Tourisme et découverte

le pays qu’elle connaît… et celui qu’elle oublie

Nous avons posé les mêmes questions à ChatGPT et Gemini pour savoir quel Sénégal ils recommandent aux voyageurs. Des circuits classiques aux destinations moins connues, leurs réponses font apparaître un pays bien identifié, mais aussi des répétitions, des oublis et quelques erreurs. Alors que le Sénégal vient d’annoncer une future plateforme « Visit Senegal » intelligente, une question se pose : quel Sénégal sommes-nous en train d’apprendre aux machines ?

Publié le 28 septembre 2026  

Aujourd’hui, préparer un voyage peut commencer par une conversation.

« Je pars dix jours au Sénégal. »

« Je voyage en couple. »

« Je connais déjà Dakar. »

« Je veux découvrir la culture et des endroits moins touristiques. »

En quelques secondes, une intelligence artificielle peut proposer des destinations, un itinéraire, des activités, des restaurants et même un nombre de nuits dans chaque étape.

Pour le voyageur, c’est pratique.

Pour une destination touristique, c’est un changement beaucoup plus profond.

Car si l’IA devient progressivement un point d’entrée vers le voyage, les endroits qu’elle recommande deviennent aussi les endroits que les voyageurs sont susceptibles de regarder, puis de visiter.

À l’occasion de la Journée mondiale du tourisme 2026, placée sous le thème « Digital Agenda and Artificial Intelligence to Redesign Tourism », nous avons donc décidé de faire un test.

Nous avons soumis les mêmes questions à ChatGPT et Gemini.

Pas pour déterminer lequel est le meilleur.

Mais pour voir quel Sénégal ils racontent.

Premier test : quel Sénégal pour un premier voyage ?

Première demande, volontairement classique :

« Je vais voyager au Sénégal pour la première fois pendant 10 jours. Je voyage en couple, avec un budget moyen. Nous voulons découvrir la culture, la nature, manger local et passer quelques jours au bord de la mer. Peux-tu me proposer un itinéraire détaillé ? »

Les deux réponses sont assez proches de ce que l’on pourrait attendre d’un premier séjour.

ChatGPT propose Dakar, le Sine-Saloum et la Petite Côte.

Gemini ajoute Saint-Louis, le lac Rose et le Djoudj avant de rejoindre le Sine-Saloum et la Petite Côte.

Les deux itinéraires sont cohérents et relativement réalistes pour dix jours.

Mais un détail est révélateur : ni la Casamance ni le Sénégal oriental n’apparaissent dans ces premiers itinéraires.

Pas de Kédougou.

Pas de Pays Bassari.

Pas de Sédhiou.

Pas de Ziguinchor.

Cela ne veut évidemment pas dire que les IA ignorent ces régions. Elles les connaissent.

Mais sans consigne particulière, elles construisent spontanément un Sénégal relativement concentré autour de Dakar, du nord, du Sine-Saloum et de la Petite Côte.

Un Sénégal déjà très identifiable et relativement simple à parcourir.

Quand on demande un Sénégal moins touristique, la carte change

Nous avons ensuite changé complètement la question.

Dakar et Gorée étaient déjà connues. Nous voulions éviter les destinations balnéaires classiques, rencontrer les populations locales et découvrir des endroits moins connus des touristes internationaux.

Cette fois, les réponses changent nettement.

Gemini se tourne principalement vers la Casamance : Ziguinchor, Oussouye, Mlomp, les villages diola, les mangroves et les îles.

ChatGPT propose une boucle davantage orientée vers le Sénégal oriental : Tambacounda, Wassadou, Kédougou, Bandafassi, Salémata, le Pays Bassari, puis la Casamance intérieure et Sédhiou.

Les deux assistants ne dessinent donc pas exactement la même carte du Sénégal « authentique ».

Mais ils ont un point commun : lorsqu’on leur demande de sortir des sentiers battus, ils associent très souvent l’authenticité à la nature, aux villages, aux traditions, à l’artisanat, à l’agriculture et aux communautés rurales.

Cette vision n’est pas fausse.

Mais elle est forcément partielle.

Le Sénégal contemporain est aussi celui des artistes, des musiciens, des entrepreneurs, des restaurants, des festivals, des galeries, des créateurs, des quartiers populaires et d’une jeunesse profondément connectée.

Ce Sénégal-là apparaît beaucoup moins spontanément lorsque l’on demande simplement à une IA de montrer « l’authentique ».

La culture sénégalaise vue par une IA

Troisième test : nous avons demandé aux deux assistants de construire un voyage consacré à la culture.

Pas seulement les monuments, mais la gastronomie, la musique, les traditions, l’artisanat, les fêtes et la vie quotidienne.

Les réponses deviennent plus riches.

On retrouve le thiéboudienne, le yassa, l’ataya, le sabar, la kora  , le djembé, les marchés, les pêcheurs, les savoir-faire artisanaux, les traditions sérères, la Casamance et le Sénégal oriental.

Un point est intéressant : les deux IA comprennent assez bien que la culture ne se résume pas au patrimoine monumental.

Elle se mange, s’écoute, se transmet et se vit.

Mais c’est aussi ici qu’apparaît une limite importante.

Une IA peut présenter avec beaucoup d’assurance une opinion comme un fait, généraliser une pratique locale à toute une région ou donner une information approximative sur un lieu.

Le problème n’est donc pas seulement l’erreur.

C’est le degré de confiance avec lequel l’erreur est formulée.

Quatrième test : 15 expériences moins connues

Nous avons ensuite imposé des contraintes beaucoup plus fortes : pas de Dakar, Gorée, Saly, Saint-Louis, Sine-Saloum, Cap Skirring, lac Rose ni autres destinations déjà très connues.

Nous avons demandé quinze lieux ou expériences moins connus des touristes internationaux.

Cette fois, les deux assistants ont ouvert considérablement la carte.

Énampore, Mlomp, Oussouye, Sédhiou, Eloubaline, Iwol, Ethiolo, Dindéfello, Bakel, Matam, Ndioum, Kaffrine, les Manufactures des Arts décoratifs de Thiès ou encore l’abbaye de Keur Moussa apparaissent dans les réponses.

Certaines propositions sont particulièrement pertinentes.

Le Pays Bassari, par exemple, est bien inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2012. Le site associe paysages, habitat, pratiques agropastorales et expressions culturelles des populations Bassari, Peul et Bédik.

Les cases à impluvium de Basse-Casamance constituent également un patrimoine architectural remarquable, mais elles figurent actuellement sur la liste indicative de l’UNESCO, et non sur la Liste du patrimoine mondial.

Et les tumulus de Cekeen sont bien réels et particulièrement remarquables. L’UNESCO les recense sur la liste indicative sénégalaise et décrit notamment un ensemble de 56 tumulus, dont le plus élevé atteint environ 12 mètres.

Mais c’est justement en vérifiant les réponses que l’on découvre le principal piège.

Quand l’IA mélange deux informations vraies

Dans notre test, Gemini a présenté les tumulus de Cekeen comme un site inscrit au patrimoine mondial.

C’est faux.

Cekeen figure bien sur la liste indicative du Sénégal, c’est-à-dire l’inventaire des biens que le pays envisage de proposer à l’inscription. Il ne figure pas sur la Liste du patrimoine mondial.

Le Sénégal compte actuellement sept biens inscrits au patrimoine mondial et huit sites sur sa liste indicative.

La différence peut sembler technique.

Elle ne l’est pas pour un voyageur.

Et cet exemple est intéressant parce qu’il ne s’agit pas d’une invention totale. L’IA connaît un vrai site, connaît l’UNESCO, connaît le patrimoine sénégalais… mais associe incorrectement les deux informations.

Le même phénomène peut concerner des distances, des temps de trajet, des conditions d’accès ou des informations pratiques.

Une réponse très bien écrite n’est donc pas nécessairement une réponse vérifiée.

L’IA peut être un excellent point de départ pour préparer un voyage. Elle ne dispense pas de vérifier avant de partir.

Mais quel Sénégal ces machines nous montrent-elles ?

Après quatre tests, une tendance apparaît.

Les IA savent parfaitement citer les grands classiques.

Lorsqu’on leur demande de sortir des sentiers battus, elles savent aussi faire émerger des territoires beaucoup moins connus.

Mais certaines régions reviennent régulièrement et certaines représentations sont très présentes.

Le Sénégal « authentique » proposé par l’IA est souvent rural, naturel et patrimonial.

C’est un Sénégal de villages, de pirogues, de mangroves, de riziculture, d’artisanat et de traditions.

Encore une fois, ce Sénégal existe.

Mais il n’est pas le seul.

Et c’est là que la question devient intéressante : ce que l’IA nous montre dépend aussi de ce qui est suffisamment documenté et visible dans l’univers numérique.

Le 27 septembre, le Sénégal a justement commencé à poser cette question

Le hasard du calendrier est particulièrement intéressant.

La Journée mondiale du tourisme 2026 a été célébrée au Sénégal le 27 septembre à Cap Skirring, en Casamance.

Le thème international était précisément consacré au numérique et à l’intelligence artificielle.

La cérémonie, organisée avec la Fédération des Offices et Syndicats d’Initiative et de Tourisme du Sénégal et le Syndicat d’initiative et de tourisme de la région de Ziguinchor, a notamment donné lieu à un panel sur la promotion numérique de la destination.

Et le discours du ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, Alpha Thiam, fait directement écho à notre expérience.

Selon lui, le voyageur est aujourd’hui « hyperconnecté », recherche des expériences authentiques et personnalisées et les destinations se livrent désormais une véritable bataille sur les plateformes numériques.

Le Sénégal, a-t-il affirmé, ne veut pas rester spectateur de cette transformation.

« Visit Senegal » intelligente : le Sénégal veut mieux maîtriser sa présence numérique

L’annonce la plus concrète de cette Journée mondiale du tourisme concerne une future plateforme « Visit Senegal » intelligente.

Le ministère annonce également la création d’un **observatoire des données touristiques**, avec un renforcement de la collaboration entre le ministère, l’Agence sénégalaise de Promotion touristique et l’Agence nationale de la Statistique et de la Démographie.

C’est particulièrement intéressant à la lumière de notre expérimentation.

Car le problème rencontré avec les IA n’est pas seulement qu’elles peuvent se tromper.

Il est aussi de savoir quelle information elles ont à leur disposition.

Quels événements sont documentés ?

Quelles destinations disposent d’informations précises et actualisées ?

Quels guides, hébergements, activités et transports sont référencés ?

Quels territoires produisent régulièrement du contenu numérique ?

Un événement local peut être important pour les habitants et presque invisible pour un voyageur qui prépare son séjour avec une IA.

Un artisan peut avoir un savoir-faire exceptionnel sans disposer d’une présence numérique suffisamment structurée.

Une destination peut être magnifique et pourtant apparaître rarement dans les recommandations.

C’est ici que la donnée touristique devient stratégique.

Mieux raconter les territoires, mais aussi mieux les relier

Le ministre a également insisté sur la nécessité de diversifier l’offre sénégalaise et de sortir d’une concentration excessive sur le balnéaire.

Le Sénégal veut mieux valoriser ses territoires, son patrimoine, son écotourisme, sa culture et ses événements.

Parmi les pistes évoquées figurent notamment le Djoudj, le Niokolo-Koba, Fathala, le Saloum, Dindéfello, le patrimoine de Saint-Louis, Dakar et Gorée, mais aussi le tourisme de mémoire et des racines.

Autre annonce : la volonté de disposer d’un calendrier événementiel unifié, capable de mieux rassembler les grands rendez-vous culturels, sportifs et religieux du pays.

Pour un voyageur, c’est une question pratique.

Pour les outils numériques, elle pourrait devenir essentielle.

Car un événement dont les dates sont fiables, actualisées et facilement accessibles a davantage de chances d’être proposé à quelqu’un qui demande :

« Que se passe-t-il au Sénégal pendant mon séjour ? »

La Casamance, entre visibilité numérique et réalité du terrain

Le choix de Cap Skirring pour cette Journée mondiale du tourisme est d’autant plus intéressant que la Casamance était précisément l’une des régions qui revenaient le plus souvent dans notre test consacré au Sénégal moins touristique.

Mais la cérémonie du 27 septembre a aussi rappelé une réalité beaucoup moins numérique.

La visibilité ne suffit pas.

La Casamance reste confrontée à des enjeux d’accessibilité, de desserte et d’infrastructures qui conditionnent directement l’expérience du voyageur.

Une IA peut recommander Oussouye, Mlomp ou Dindéfello. Elle ne peut pas réparer une route, créer une liaison aérienne ou réduire le prix d’un billet.

C’est toute la limite d’un discours uniquement technologique.

Le numérique peut rendre un territoire visible.

Il ne peut pas, à lui seul, le rendre accessible.

Le Sénégal n’attend d’ailleurs pas tout de l’État

Des acteurs locaux commencent déjà à utiliser le numérique pour mieux faire connaître des territoires.

En Casamance, CasaStorytelling développe notamment un planificateur utilisant l’IA pour proposer des itinéraires personnalisés, associé à des expériences, des hébergements, des événements et des contenus consacrés à la région.

L’initiative est intéressante parce qu’elle inverse notre expérience.

Nous avons demandé à une IA généraliste :

« Que dois-je faire au Sénégal ? »

Des acteurs locaux cherchent désormais à faire répondre une IA à une autre question :

« Quel séjour en Casamance correspond à ce que vous recherchez ? »

La destination ne subit alors plus seulement la manière dont les grandes IA racontent le territoire.

Elle commence elle-même à construire les outils qui vont le raconter.

Un risque déjà identifié au niveau international

Le message du secrétaire général des Nations unies, António Guterres, publié le 27 septembre, donne une portée internationale à cette question.

Il souligne que l’IA transforme déjà la manière dont les voyageurs choisissent leurs destinations et la manière dont les expériences touristiques sont conçues.

Mais il pointe aussi un risque : sans garde-fous, l’IA pourrait concentrer les touristes sur les mêmes lieux et les mêmes plateformes, laissant de côté des destinations pourtant intéressantes.

C’est précisément ce que notre expérience permet d’interroger.

Quand nous ne donnons aucune consigne particulière, les réponses convergent vers certains grands territoires.

Quand nous demandons explicitement des endroits moins connus, la carte s’élargit.

La manière dont on pose la question influence déjà le Sénégal que l’on nous montre.

Demain, le voyage pourrait commencer par une conversation

Imaginons un voyageur dans quelques années.

Il ne commence plus par ouvrir dix guides ou vingt onglets.

Il écrit simplement :

« Je pars dix jours au Sénégal. J’ai déjà vu Dakar et Gorée. Je veux de la culture, de la musique, de la gastronomie et de la nature. Je veux éviter les endroits trop touristiques. Mon budget est moyen. »

L’IA choisit alors des régions.

Puis des villages.

Des hébergements.

Des restaurants.

Des activités.

Des événements.

Elle construit le parcours.

Et, sans nécessairement s’en rendre compte, elle participe à déterminer ce que ce voyageur découvrira réellement du Sénégal.

C’est là que l’intelligence artificielle devient un véritable sujet touristique.

Pas parce qu’elle est spectaculaire.

Mais parce qu’elle peut devenir une porte d’entrée vers les destinations.

Alors, quel Sénégal voulons-nous apprendre aux machines ?

Notre expérience ne permet évidemment pas de prétendre mesurer à elle seule la manière dont toutes les intelligences artificielles représentent le Sénégal.

Mais elle permet de constater quelque chose de très concret.

Les IA connaissent déjà beaucoup du pays.

Elles savent proposer Dakar, Saint-Louis, le Sine-Saloum et la Petite Côte.

Elles savent aussi, lorsqu’on les pousse, aller chercher Iwol, Énampore, Sédhiou ou Dindéfello.

Mais elles peuvent oublier des territoires, répéter certaines représentations et mélanger des informations exactes avec des approximations.

Le Sénégal vient justement d’annoncer qu’il veut mieux structurer sa présence numérique, avec une future « Visit Senegal » intelligente et un observatoire des données touristiques.

L’enjeu ne sera donc pas simplement de faire parler une machine.

Il sera de lui donner de bonnes choses à raconter.

Un Sénégal où les destinations connues restent visibles, mais où les autres ont aussi leur place.

Un Sénégal où les événements sont documentés, les informations actualisées, les professionnels référencés et les expériences locales accessibles.

Un Sénégal où la culture contemporaine existe autant que le patrimoine.

Où la Casamance ne se résume pas à ses plages.

Où Kédougou ne se résume pas à une cascade.

Où l’authenticité ne signifie pas seulement « village traditionnel ».

Car lorsque le prochain voyageur demandera à une IA :

« Je pars au Sénégal. Qu’est-ce que tu me conseilles ? »

la question ne sera peut-être plus seulement de savoir si l’IA connaît le Sénégal.

Il faudra surtout savoir quel Sénégal nous lui avons appris.

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