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Lilyan Kesteloot, pionnière des études africaines

À l’occasion de la sortie d’un livre-hommage à cette chercheuse et historienne, RFI consacre un article à Lilyan Kesteloot. Extraits.

Partagez cette page Publié le 23 novembre 2013 | 0 commentaire

Lilyan Kesteloot a révélé au monde les richesses insoupçonnées des lettres africaines. Ses collègues chercheurs et enseignants, tout comme ses étudiants devenus eux-mêmes de grands professeurs reviennent sur l’aventure intellectuelle de cette universitaire pas comme les autres. Sa thèse pionnière sur la négritude et ses travaux sur les littératures orales africaines au sein de l’Institut fondamental de l’Afrique noire de Dakar ont fait d’elle l’une des plus éminentes spécialistes du monde littéraire subsaharien.

Lilyan Kesteloot fut la première à s’intéresser au corpus de littérature francophone africaine de manière systématique. Elle en a fait un objet d’étude et a contribué à la reconnaissance populaire et institutionnelle de ses auteurs. C’est à ce travail infatigable de révélation de l’Afrique des mots et des lettres que Kesteloot poursuit depuis plus de soixante ans, que rendent hommage les auteurs réunis dans l’ouvrage que viennent de publier les éditions Karthala sous le titre Au carrefour des littératures Afrique-Europe : Hommage à Lilyan Kesteloot. […]

Et Kesteloot « créa » la littérature africaine

« Mon intérêt pour la littérature africaine est née de mon enfance coloniale dans le Congo belge », aime rappeler Lilyan Kesteloot. Mais c’est sa découverte en France dans les années 1950 du Cahier d’un retour au pays natal du Martiniquais Aimé Césaire qui a été le véritable point de départ de son engouement pour les lettres africaines.

« Un électrochoc », d’où naîtra quelques années plus tard sa célèbre thèse sur Les Ecrivains noirs de langue française : naissance d’une littérature. Cette thèse, soutenue en 1961, à l’Université libre de Bruxelles, fit date, révélant au monde la galaxie naissante des lettres modernes africaines. Spécialiste du mouvement de la négritude, Kesteloot a connu de près ses principaux épigones, dont Senghor et Césaire. Ses travaux sur ces deux monstres sacrés des lettres africaines font aujourd’hui autorité.

Le rôle de pionnière, Lilyan Kesteloot a continué à le jouer en publiant en 1962 Neuf poètes camerounais, un recueil réunissant pour la première fois les grands noms de la poésie camerounaise balbutiante. Mais la grande spécificité du professeur Kesteloot est d’avoir su relier les textes modernes des écrivains africains au fonds littéraire de leurs cultures d’origine.

Tout son travail consiste à rappeler que la littérature occidentale n’est pas le seul modèle des auteurs africains modernes. Senghor ne disait-il pas que ses véritables modèles sont à chercher du côté des poètes et des poétesses qui enchantaient son « royaume d’enfance » ? Aussi, pour mieux éclairer les thèmes et l’esthétique de la littérature africaine moderne, Kesteloot s’est très tôt intéressée à l’oralité africaine, à son contenu, mais aussi aux conditions de sa production.

« Ils sont au cinéma »

C’est Senghor, devenu en 1960 président du Sénégal, qui chargea l’universitaire de l’ouverture dans le cadre de l’IFAN d’un département spécial chargé d’assurer la collecte des traditions orales de l’ouest africain. Une mission que Kesteloot a menée avec une dévotion exceptionnelle, investissant le champ des contes, fables et légendes, mais aussi épopées et mythes.

On connaît les écrits théoriques de l’universitaire sur ces différents genres, notamment sur les épopées africaines (Les Epopées d’Afrique noire, Karthala-Unesco, 1997, avec Bassirou Dieng), on connaît ses traductions des épopées et des mythes, notamment ses réécritures des récits initiatiques peuls en collaboration avec Amadou Hampâté Bâ (Kaïdara, Classiques africains, 1968). Mais on connaît moins bien son travail de récolte et d’enregistrements de textes oraux dans le cadre de l’IFAN où elle a créé une sonothèque regroupant plus de 2000 enregistrements. Ces enregistrements font entendre les griots à l’œuvre qui sont de véritables phénomènes de civilisation. « Il faut avoir observé, a-t-elle écrit, les gens captivés par un griot   bien en forme : ils réagissent à la moindre de ses saillies, ils retiennent leur souffle dans les instants de suspens, ils éclatent de rire à ses bons mots, ils approuvent et répondent à ses questions, bref, ils sont au cinéma. »

Dans le domaine de l’oralité aussi, Lilyan Kesteloot a fait œuvre pionnière en la soumettant pour la première fois à la perspective comparatiste, comme le rappellent un certain nombre de contributions au livre d’hommages à l’immense universitaire que nous présentons ici. Ses intuitions relatives à la pertinence des comparaisons notamment entre chansons de geste (Europe) et épopées de l’Afrique de l’Ouest ont permis d’ouvrir des voies de recherche particulièrement fécondes, rapprochant le Moyen Age européen de l’oralité africaine.

Nous, les amoureux des Senghor, des Césaire et de leur postérité féconde, avons tous une dette à l’égard de Lilyan Kesteloot. Dette que les chercheurs qui se spécialisent aujourd’hui dans le champ littéraire africain défriché par cette universitaire exceptionnelle ne peuvent renier.

Au carrefour des littératures Afrique-Europe. Hommage à Lilyan Kesteloot. Sous la direction d’Abdoulaye Keïta. Publié par IFAN/Karthala. 372 pages. 29 euros : http://www.karthala.com/tradition-orale/2724-au-carrefour-des-litteratures-afrique-europe-9782811109868.html

Source : Tirthankar Chanda, RFI

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